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Lorsque la nuit tombe, la louange doit se faire aux innocents
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Almerina
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06/06/2020

Lun 16 Aoû - 20:14
Almira
a1810.jpg

 Votre surnom Almerina (qui est plus utilisé que son prénom), Lieutenante des Cœur
 Votre sexe féminin
 Votre âge 17ans et 11mois
 Votre race ondine
 Votre groupe gardienne
 Vos compétences agilité, natation, chant, peinture
 Vos faiblesses très sensible et empathique
 Vos pouvoirs guérison, peut respirer sous l'eau et résister au froid
 Votre crédo " Seigneur, quelle que soit l’épreuve, donne-nous de croire toujours que la grâce est plus forte que l’épreuve. "


 
Description du mental

 
...


 
Description du physique

 
...


 



Dernière édition par Almerina le Mar 17 Aoû - 0:00, édité 2 fois
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Almerina
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06/06/2020

Lun 16 Aoû - 20:16
Racontez votre histoire

 

Lorsque la nuit tombe, la louange doit se faire aux innocents, à la paix et aux rêves que l'on oublie. Aussi, quand un conteur interrompt vos songes, prêtez lui votre oreille ; vous pourriez entendre des vérités !

Il y avait jadis, dans la vaste forêt de Cetharia, une enfant née d'une ondine et d'un vagabond. Les nymphes et les esprits de la forêt la recueillirent et la nommèrent Almira. Ils vivaient heureux ensemble, sous la protection de l'arbre Treemaël, qui était pour eux un père de substitution. Le nourrisson devint fillette et ne souffrait point de son abandon. Elle vivait parmi les âmes innocentes, courant les bois, chassant les lucioles, dormant à la belle étoile ou dans le creux de l'arbre millénaire. Il lui apprit ce qu'il put, comme la magie de guérison, ou sa mission de rencontrer la Main de Dieu, le montrant quelques fois en songes. Bientôt, elle oublierait une partie de son enfance...

L'on sait que toute joie, aussi admirable qu'elle puisse être, voit son achèvement. Les déboires d'une soldate blessée en furent la cause. Agonisante, appelant à l'aide, elle tenait ses côtes entaillées. Les nymphes, qu'Almira considérait comme ses sœurs, ne s'aventuraient jamais à rencontrer les promeneurs. Elles furent terrifiée et se terrèrent. Seule la petite ondine, qui avait plus de curiosité que de pitié, osa venir la voir. Guidée par Treemaël, elle entonna un chant de guérison, posa sa main sur la blessure, et le miracle se produisit : la femme fut sauvée. Ses sœurs rappelèrent la fillette, mais celle-ci, amusée et enchantée, resta près de la soldate, touchant tantôt le gantelet, tantôt sa besace, sa cape, son visage... Elle s'accroupit pour la remercier, pleurant de joie. Elle lui promit gloire et richesse si elle la suivait, mais tout enfant qu'elle était, elle préféra jouer avec les cheveux de l'étrangère et palper ses joues. Cette dernière finit par la capturer, décidant pour elle qu'elle serait mieux ailleurs que seule dans une forêt.

Sa fortune était faite ; il y avait, à Daïa, le prince héritier malade. La reine sa mère offrait une forte récompense à qui saurait le sauver, et le roi son père proposait sa fille en mariage, ou son fils si il était guérit, selon l'issue. On douta de l'orpheline sauvageonne, qui ne savait pas écrire, ni lire, ni même les bonnes manières. Ce n'était qu'une enfant des bois, qui n'avait pas plus de douze ans. On la rendit présentable avant d'approcher le prince, la traitant d'abord comme une fille de gueux. Ce fut pour elle choquant, blessant, déstabilisant. Mais Treemaël et les nymphes lui avaient appris la compassion. Quand elle vit l'adolescent souffrant, elle fit entendre sa voix enfantine, jusqu'à ce qu'il soit moins fébrile. Jamais on avait entendu de son plus joli, ni ressenti de paix plus profonde. La soldate repartit avec la richesse, sans le fiancé, et laissa Almira livrée à son sort.

Lorsque la petite ondine demanda à rentrer chez elle, le roi et la reine lui mentirent et prétendirent que la forêt avait brûlé toute entière. Mortifiée par la nouvelle, elle pleura, et pleura tant, que son chagrin était partagé par ceux qui la regardaient. En grandissant, elle conserva sa candeur, mais cette blessure intérieure laissa sur son visage une douce mélancolie, et dans son parlé une tristesse invisible. Elle devint une belle jeune femme, bien qu'on la disait chétive et fragile. Dans l'ensemble, elle était singulière ; ses cheveux argenté, sa peau extrêmement pâle, ses oreilles pointues et enfin ses deux grains de beauté symétriques sur ses joues, faisaient qu'elle était victime de moqueries. Dans la forêt, elle avait été bercée de gentillesse et de prévenance, elle avait toujours eu des bras pour la câliner. Dorénavant, elle n'avait plus ses bons amis. Cette solitude, brutale et soudaine, la rendit introvertie.

Elle se fit oublier jusqu'à l'adolescence, ses pouvoirs s'en étant allé en même temps que ses espoirs. Longtemps, le roi et la reine attendirent qu'ils reviennent, ils songèrent à l'abandonner voyant que ce n'était pas le cas. Pourtant, une amitié s'était créée avec leur fils, le doux prince Énée, à qui elle avait sauvé la vie auparavant. Les deux jeunes gens s'appréciaient et se respectaient beaucoup, un peu trop au goût de la reine, qui éloigna la jeune fille dans un couvent. Là bas, au moins, elle ne subissait plus les railleries des courtisans, et les autres nonnes la traitaient bien, lui livrant sans concession amour et compassion. Elle se consola dans les arts, notamment la peinture et le chant. La beauté de ses œuvres avaient bonne réputation, si bien qu'à la mort de la reine, c'est elle qu'on appela pour l'éloge funèbre. Pas rancunière, et même compatissante – ne nous hâtons pas en disant naïve – Almira offrit cet adieux qui consola la foule endeuillée. Sa voix pure et angélique, à défaut de guérir à nouveau les blessures physiques, soigna les cœurs. Elle eût un succès qui s'essouffla, ce qui lui permit de mettre un peu d'argent de côté, mais elle le dépensait mal, pour ne pas dire qu'elle le donnait à ceux qu'elle jugeait plus nécessiteux. Elle ne prévoyait pas le lendemain et, malheureusement, elle ne s'était pas dit qu'un jour, elle pourrait manquer d'argent.

De nouveau, le bon prince Énée renoua leur amitié, contre l'avis de son père. C'est que les deux adolescents étaient en âge de se marier, une idée qui lui déplaisait fortement. Almira n'était qu'une orpheline, une petite roturière, au mieux elle serait une cantatrice entourée de vieux mécènes ! Dire qu'elle ne prétendait à rien, encore moins devant le roi, et n'espérait pas l'amour. Aux hommes, elle ne s'intéressait guère, et si en disant cela on voulait lui prêter des affections saphiques, il était bon de reconnaître que rien ne trouvait grâce à ses yeux emprunts du firmament. Rien, sauf la paix de son prochain. Pouvait-on espérer, pour cette enfant infortunée, cette enfant de personne, sans bien ni richesse, un malheureux destin ? Quoiqu'il en fut, elle décida de s'en aller et de rejoindre Cetharia pour retrouver sa forêt, car elle avait appris pour les mensonges. Elle n'avait point de rancune, son esprit était occupé par la joie de pouvoir rejoindre sa famille.

Un jour comme un autre, la jeune ondine empaqueta ses petites affaires et partit, contre la peine et les supplications du prince Énée. On disait que partout où elle allait, les gens étaient si émus qu'ils en oubliaient leurs peines. Soldat aguerri, criminel sans cœur, âmes aigries, d'aucun ne put résister à son tendre sourire. Aucun ? Aucun, sauf l'insensible Roi des Thunes, qui dirigeait dans les rues sombres, apprenant aux jambes saines à boiter pour mendier, conseillant aux soupières d'offrir les atouts proscrits par la loi pour gagner plus de clients. Ces généreux enseignements n'avaient pour seul objectif que de mieux prélever son impôt, contre un gîte et un couvert au sein de sa Cour des Miracles. Ah ! Quel lieu affreux ! Surtout pour les personnes qui ne pensaient pas à se défendre, qui se retrouvaient dépouiller de tout. Absolument tout. À cette époque, la misère était vaniteuse ; elle se revendiquait facilement pour exprimer le pêcher de nuire aux autres dans le but de survivre. Fallait-il s'étendre sur les détails ? Les nourrissons déposés dans les ordures, les femmes qui attendaient, cuisses écartées, devant leurs maisons de taule, les ouvriers estropiés qui continuaient leur ouvrage, les enfants presque nus qui réclamaient des piécettes ? Cette populace crasseuse n'était que le résultat d'une mauvaise politique. Elle était la mine d'or des aristocrates, et celle du Grand Coësre, allias le Roi des Thunes.

Mais revenons à notre histoire, car dépeindre ici le malheur enfanté par la pauvreté n'est pas le sujet principal. Il se disait que dans un appartement de la capitale, Maxima, une gamine aux cheveux d'argent avait élu domicile. Elle proposa ses services comme bonne de chambre, mais elle n'était pas assez robuste. Elle tenta de vendre dans de jolies boutiques, mais elle était trop timide. Enfin, elle essaya de servir dans un bar, et ce fut une catastrophe. Elle ne voulait qu'un peu d'argent pour faire son voyage, mais elle était à présent endettée à cause de la vaisselle cassée. Elle n'y connaissait rien, n'y comprenait rien, elle se fiait. Elle se fiait, voilà tout. La dirigeante de l'auberge, déguisant son intérêt, lui dit qu'elle devrait résoudre cela avec Thaddeus, le Roi des Thunes, un homme bien arrangeant selon ses dires. Elle fut conduite dans une maison close, seulement elle ne savait pas ce que c'était. Elle fut gênée, c'est certain, par la tenue des dames, aux seins qui dépassaient de leur corset, et des bruits de fornication derrière les portes. L'endroit était miteux, gris, mal entretenu. Des hommes surveillaient, d'autres buvaient un verre, regardant les deux danseuses de la petite scène. Le pianiste, ivre, jouait tantôt juste, tantôt faux. L'ensemble était un tableau triste et moche, mais en pire puisqu'il était vrai, et la puanteur était forte. Almira, dans une tenue pratique mais très simple, attendit à une table, près de la scène. Un homme arriva et prit place. Il était grand, large, musclé et gras à la fois. Il était le mieux habillé de tous, mais les tissus choisis étaient luxueux et de mauvais goût. Son œil droit était balafré, ses cheveux n'étaient pas coiffés et grisonnants, et ses dents étaient très abîmées.

« On dit qu't'as cassée ma vaisselle, accusa-t-il d'emblée.
- Je suis désolée mon seigneur, je compte vous rembourser...
- Parle quand j'te l'demande. J'ai b'soin d'une fille, pour un aut' bar. Tu sais faire quoi et tu t'appelles comment ?
- Almira, je chante et je peins...
- Bien, bien. »


Il se tourna vers la scène, et d'un geste il indiqua aux danseuses de se retirer.

« Montre-moi. »

La jeune femme sentit ses genoux trembler en marchand, se rendant à l'estrade. Fort heureusement, il n'y avait pas beaucoup de monde. Elle ferma les yeux pour se concentrer et respira plusieurs fois.

« Me fais pas perdre mon temps, gamine ! s'écria le Grand Coësre. »

Elle respira encore, une fois, deux fois, et...

« Le digne Azur ou les larmes de la vertu. »

Elle regretta... Elle regretta d'avoir choisit une chanson triste. Elle n'aimait pas faire pleurer ou rendre mélancolique. Ce n'était qu'une chanson qu'elle avait entendu une fois, au couvent, là où il était interdit de chanter en temps normal si ce n'était pour les louanges de Dieu. Une chanson qui lui avait serré le cœur, et qui correspondait à ce qu'elle ressentait là, maintenant. Quel douloureux bonheur, pour ceux qui l'écoutèrent... La grossière Majesté l'interrompit avant qu'elle ne finisse. Son visage ne montrait rien, pourtant il réfléchissait à vive allure. Il la rejoignit sur la scène, et d'une voix forte, il prévint, pour ceux qui auraient pu être intéressés :

« Interdiction de la baiser, la toucher, ou lui parler. »

De là, il la prit par le bras, la tirant vers ce qui devait être des loges.

« Parle à personne, sauf à ceux qu'j'te dis. Y'a une dame qui va t'faire chanter. On t'a déjà baisée ?
- Souvent quand j'étais enfant,
répondit-elle, intimidée et ignorante.
- Dommage, ton pucelage t'aurais rapporté gros.
- C'est quoi, un pucelage ? »


Il la regarda, surpris par l'honnêteté de la question.

« Un homme nu s'est déjà allongé sur toi ?
- Non,
répondit-elle, étonnée.
- Tu t'es jamais fait baiser, en fait. Voilà c'qui va s'passer gamine : tu vas chanter dans des quartiers plus chics que çui-là. Et tu t'occup'ras de moi, ma maison a b'soin d'une femme. C'est compris ?
- Oui, mais... J'ai été virée en tant qu'aide cuisinière et bonne de chambre...
- Pourquoi une gamine comme toi veut faire la tambouille ?
- Je ne veux pas, monsieur, mais je veux encore moins me faire virer ! Si ce que je fais ne vous plaît pas...
- Ouais, 'fin j'pensais à la déco, m'faire de gentilles choses... »


Il sortit une pipe de sa poche, qu'il alluma après l'avoir préparée.

« T'auras une chambre et j'te fournirai ta becquetance. J'vais t'payer tes premières tenues, j'mets ça sur ta dette, avec le loyer et la bouffe. Faudra bosser, ma p'tite ! Au fait, dis voir... T'as quel âge ?
- Seize ans. Je viens d'avoir seize ans.
- T'as pas d'famille ? Tu sors d'où ?
- J'en ai une monsieur, je veux travailler pour les revoir,
confia-t-elle de sa douce voix souriante. Je vivais auprès d'eux, à Cetharia, où j'ai été enlevée pour soigner le prince.
- Je vois... dispose, gamine. Va m'chercher une fille, qu'elle vienne me sucer. »


Devant l'air interrogateur d'Almira, il se sentit obligé de reprendre :

« Va juste m'en chercher une qui soit pas occupée. On part dans dix minutes. »

Dans une révérence maladroite, elle partit, n'étant pas sûre de ce qu'elle devait demander ni à qui. Elle s'adressa à une fille au hasard, qui ne faisait rien, dont le maquillage outrageux coulait. Celle-ci s'exécuta dans un soupir, plantant Almira ici, pas très loin d'un homme défroqué qui faisait son affaire en charmante compagnie, sans plus de pudeur qu'un coin moins exposé et peu éclairé. Le soir même, elle aménagea chez le Roi des Thunes, une maison qui tombait en ruines, où se mêlaient pathétiquement de beaux meubles abîmés et des tapis rongés par les mites. C'était plus grand, mais moins joli que son petit appartement. Il lui donna ce qu'il avait appelé « la plus jolie chambre ». En réalité, elle était juste un peu plus propre que les autres. Il n'y avait pas d'eau courante, elle devait la puiser à la pompe du jardin, et c'était très mal isolé, mais elle ne craignait pas le froid. Elle osa demander à combien s'élevait sa dette, il remit le sujet à plus tard, lui disant qu'elle ne pourrait pas le rembourser avant au moins deux ans, peut être trois, et que c'était pas la peine de lui en parler si elle n'avait pas commencé à gagner de l'argent.

Depuis qu'elle avait quitté la forêt, son expérience la plus agréable avait été au couvent. Les sœurs pouvaient être strictes et sévères, mais jamais méchantes. Elles étaient le dernier vestige de l'altruisme qu'avait pu voir Almira en dehors de ses bois. Elles la consolaient quand elle était triste, l'autorisaient secrètement à chanter dans le dortoir, furent patientes quand il fallut lui apprendre à lire. C'était différent du château, où il n'y avait que le prince Énée qui fut bon avec elle. C'était drôle de faire des escapades en cachette, de manger les fruits cueillis à même l'arbre, seulement ils étaient rattrapés par le protocole, et souvent disputés pour s'être amusés. Almira était considérée comme une va-nus-pieds qui détournait le prince, ses quelques réussites en chant et en peinture n'effaçait pas cette empreinte indélébile. Tout ceci pour montrer la comparaison avec l'habitation du patron des criminels, qui fut le pire endroit à sa connaissance. Plutôt les cancaneries fallacieuses de la cour et les médisances, que le logis des horreurs où elle se trouvait.

Le ton fut donné dès le lendemain de son aménagement. Au couvent, elle avait pour habitude de se lever aux aurores et de puiser l'eau pour la table, la toilette, et le ménage. La bonne qui était là avait insisté pour qu'elle ne l'aide pas, mais Almira lui avait expliqué que c'était aussi son travail et qu'elle ne devait pas s'en faire ; elle était frêle mais volontaire. Et surtout, elle craignait de ne pouvoir rembourser sa dette. « Mais vos mains sont toutes douces ! » disait la bonne, « vous êtes trop jolie ! » s'effrayait-elle, « doit y'avoir erreur, je fais tout pour l'instant, on dira rien à monsieur ! ». Elle avait raison, mais la jeune femme pensait sincèrement bien faire et avoir bien compris. Elle commença à faire du rangement et à faire bouillir de l'eau, ne s'attendant à aucun incident. Ses petites mains, rosies par les efforts, faillirent malgré elle. Par chance, elle retint la bouilloire, mais s’éclaboussa le bras. Précipitamment, la bonne courut pour lui prendre l'ustensile des mains et regarder la blessures, marmonnant son inquiétude. Le Grand Coësre, alias Thaddeus, arriva suite au bruit, demandant ce qu'il se passe d'un ton grincheux, une canne de dandy à la main.

« Monsieur j'vous jure, j'lui ai dit de pas toucher mais la gamine écoute pas !
- Pas toucher quoi ? !
- Le ménage et la bouffe, monsieur ! La p'tite s'est brûlée, on va y mettre de l'eau tout de suite !
- Mais je vous assure, c'est juste une petite brûlure, je peux encore travailler, s'enquit Almira, dubitative face au comportement de la bonne.
- Viens là, Laurine !
beugla-t-il à la servante.
- Pardon, pardon, pardon monsieur... »

L'ondine ne comprenait pas cette peur soudaine, mais elle appréhendait. La bonne était avait des soubresauts d'effroi, sa voix devint complètement saccadée. Sans crier gare, le maître des lieux la frappa au visage avec le pommeau de sa canne. Entre le cri de couleur de la bonne et celui de frayeur d'Almira, qui tenait sa bouche dans sa main, les yeux écarquillés, le malaise s'instaura. Almira sentit le plus grand sentiment d'insécurité de sa vie. Elle alla vite vers la bonne, son tablier en main pour contenir la plaie, sauf que le Roi des Thunes l'arrêta en la prenant par sa chemise.

« Remets toi à bosser, ordonna-t-il à la bonne recroquevillée. Toi, tes répétitions commencent cette après-midi, sois en forme.
- Mais elle a mal ! C'est ma faute, elle m'avait dit de ne rien faire et...
- Rappelle-toi c'que j't'ai dit, gamine. Parle que si j'te le demande. »


Passive, docile, craintive Almira. Il la percevait ainsi. Un joyau d'obéissance et de naïveté. Mais elle le surprit, récupérant la chemise par laquelle il la retenait. La jeune femme ne fermait pas les yeux devant l'injustice, elle en pleurait, elle s'énervait. Elle conservait sa peur, mais elle était combative.

« Elle a mal ! répéta-t-elle plus fort. Je vais juste l'amener à la fontaine pour se nettoyer.
- Arrête petite, j'vais m'remettre à bosser, je vais bien !
contredit la roturière. »

Sauf qu'elle regarda Almira qui pleurait silencieusement, tenant son œil ensanglanté. L'homme grossier leva sa canne, s'apprêtant à frapper l'adolescente, qui, pour se protéger, leva ses bras croisés. À temps, il s'arrêta, la bousculant de son avant-bras. La bonne débarrassa le plancher et reprit son travail.

« C'est pas parce que t'es une fillette qu'j'te touch'rai pas. C'est clair ?
- Oui monsieur,
dit-elle en baissant ses bras, apeurée et défiante. »

Ce mélange d'émotion dans le regard de sa protégée l'excita. Elle avait de beaux yeux, mais ses airs d'orpheline accablée par les plus grandes peines le blasaient. Là, elle avait éveillé quelque chose en lui. Une chose féroce et perverse. Il passa le pommeau de la canne sous son menton, tâchant sa peau d'albâtre, lui fit un sourire carnassier et dit :

« Y'en a qu'un commande ici, et c'est moi. Tu sais pourquoi j't'ai pas encore touchée ?
- Non, monsieur,
dit-elle, la voix tremblante et les sourcils froncés.
- Parce qu'un tendron comme toi, ça vaut cher. Encore plus si y'a toutes les dents et pas de cicatrices. T'en as ?
- Aucune...
- Prudence vérifiera. Elle va te faire chanter et t'habiller. Si tu m'as menti, j'te ferais sentir que c'est pas bon pour toi. »


Il tapota sur sa joue avec le pommeau, comme on le fait avec la main pour flatter un animal. Almira réalisa qu'elle détestait cet homme et tout ce qu'il représentait. Elle détesta sa maison, les gens qui y venaient. Elle détesta la scène et chanter pour de vieux lubriques ou encore la bourgeoisie hypocrite. Elle détesta ceux qui voulaient se présenter à elle comme mécènes. Ce qu'elle aimait, c'était les fleurs du printemps, le soleil qui chauffait sa tête, jouer avec les enfants, peindre avec ses doigts. Les cadeaux de ses admirateurs, elle s'en fichait ; ballotins de bonbons, bijoux onéreux, robes et chapeaux à la dernière mode, elle n'en avait rien à faire. Sauf que le Grand Coësre insistait pour qu'elle les utilise en présence de ses donateurs, afin de renforcer leur désire et leur fidélité. Et sa dette, qui ne faisait que grossir pour des frais discutables ; coiffeur, hygiène, cosmétique... Elle ne saisissait pas ces dépenses qu'elle ne demandait pas. Entre autre, le quotidien en compagnie de cet homme sordide n'était pas simple ; il aimait la rabaisser, qu'elle fasse bien ou mal ce qu'il exigeait d'elle, en plus d'attendre qu'elle le traite comme un mari, lui faisant sa toilette, servant ses repas ou le massant, et forcément sous le couvert de railleries. Allait-elle seulement s'en sortir un jour ? Dans les bas quartiers, elle était appelée Mignonne Vermine. Elle se lia discrètement d'amitié avec quelques enfants, des mères qui mendiaient sa clémence. Elle donnait le peu qu'elle possédait et que le Roi des Thunes ne contrôlait pas, car il contrôlait beaucoup. Les gens étaient terrifiés par son aura, personne n'osait se le mettre à dos. Il s'était, disait-on, légèrement attendrit depuis qu'il avait rencontré Almira, toutefois il demeurait violent et insensible.

Grâce à Prudence, la tenancière du petit théâtre où elle se produisait, elle fit de beaux progrès. Elle l'accompagnait partout dans sa carrière de chanteuse. Elle lui présenta du beau monde, jusqu'à la faire entrer dans le plus beau théâtre de Maxima. Le charme et la douceur de l'ondine furent appréciés, elle contrastait avec les divas exubérantes et capricieuses. On la traita comme une fée et on la couvrait d'attentions, ce qui commença à déplaire au Grand Coësre, qui la maltraitait de plus en plus et la forçait à assister à ses activités, telles que les sanctions qu'il infligeait à ceux qui lui déplaisaient ou les opérations qu'il imposait aux nouveaux mendiants qu'il jugeait trop sains, éborgnant, sciant bras ou jambe pour attendrir de riches pigeons. Diriger la pègre, il savait faire, il n'y avait rien de nouveau. Mais cela ne l'amusait plus. Corriger les imbéciles qui ne respectaient pas ses codes n'était plus drôle. Ce qui avait amené du renouveau dans sa vie, c'était sa jolie Vermine, sa pupille de porcelaine. Il avait trop bien lancé sa carrière, au point qu'elle avait finit de le rembourser depuis longtemps, elle finirait par s'en rendre compte. Il ne pourrait plus mettre la main sur sa virginité, elle n'avait plus besoin de la vendre, et elle ne s'occuperait plus de lui. Elle lui échappait en devenant la coqueluche de la capitale, il devait trouver un moyen de la faire redescendre. Il fallait qu'elle soit dépendante de lui.

Un soir, après sa représentation, le prince Énée en personne voulut la visiter. Il la prit dans ses bras, la félicitant chaudement. Elle fut enchantée de ses beaux cheveux vénitiens qui avaient poussé, de sa prestance noble, sa voix d'homme qui n'avait plus rien à voir avec celle qu'elle avait connu quand il étaient encore enfant. À présent, il la dépassait de beaucoup, mais on voyait qu'il n'était pas adulte, sa carrure était encore mince.

« Tu es magnifique, ta voix est un cadeau que tu fais au monde ! s'enthousiasma-t-il.
- Je suis contente que cela t'ait plu, dit-elle en pleurant de joie. Je suis comblée, je suis contente ! Si contente de te voir, mon petit prince !
- Moi aussi, mais je t'avoue que je ne comprends pas, tu ne devais pas partir à Cetharia ?
- Oh si, je le dois toujours, sauf que... je dois beaucoup d'argent à monsieur Thaddeus, mon employeur. J'ai bientôt fini de le rembourser, mais c'est compliqué...
- Je sais, Almerina ! Je vais t'aider. J'ai le droit d'utiliser mes rentes comme je le veux maintenant.
- Non, non, c'est si difficile de gagner de l'argent, je ne veux pas que tu m'aides, et j'ai bientôt fini !
- Je peux voir tes comptes ? Je me souviens que les chiffres et toi...
- Je te l'ai dit, c'est... compliqué. Je viendrais te voir quand j'aurais fini, je te le promets.
- On pourrait partir à Cetharia ensemble, j'y ai de la famille !
- C'est une merveilleuse idée ! Cela ne fâchera pas ton père ?
- Je me marie dans une semaine, il ne s'en fait plus pour moi.
- Grand Dieu ! Quel bonheur ! Est-elle gentille ? Dis-moi ses qualités !
- J'aimerais bien, mais je ne la rencontre que dans une semaine... »


Le Grand Coësre, qui avait entendu la conversation, s'impatientait derrière la porte. Il n'appréciait guère que la jeune femme ait une entente si facile et amicale avec le prince. En les espionnant, il eût l'impression d'entendre un frère et une sœur causer librement. Il fit irruption, sans saluer le prince.

« Almira, on rentre, tu dois te reposer. »

Le sourire de la belle s'évanouit. Énée ne put se retenir de l'étreindre, et elle de lui rendre son affection, le serrant fort près d'elle.

« Viens quand tu veux, tu es la bienvenue,
murmura-t-il à son oreille. »

Elle partit de la pièce, passant timidement devant son prétendu protecteur. Celui-ci entra dans la loge et referma la porte, restant seul avec le prince.

« Almira est la propriété du Roi des Thunes. Si un connard d'aristo veut foutre la main d'ssus, il paye, comme les autres, et il attend.
- Monsieur Thaddeus, je payerai la somme que vous demanderez,
répondit Énée d'un ton affirmé, se voulant mâture. Par contre, elle doit retourner parmi les siens, c'est important pour elle !
- Y'a pas que l'argent, monsieur le prince. Elle me doit des années de services.
- Sans vouloir vous offenser, ce n'est pas sa place.
- C'est bien une phrase de nanti, ça ! Parce qu'elle a une jolie gueule, elle peut pas être chez les clodos.
- Rien à voir, elle doit vivre auprès des siens, elle n'est ni comme moi, ni comme vous. Si vous avez un peu de bon cœur, monsieur, laissez-moi vous rembourser à sa place et...
- Les théâtres sont les annexes de la Cour des Miracles. Vous êtes con de venir ici, seul, contredire ma loi. Bonsoir, prince charmant d'mes deux ! »


Par la suite, l'infâme Thaddeus fut brutal avec Almira toute la soirée, jusqu'au lendemain, sans qu'elle n'en comprenne la cause. Il la rendit si nerveuse qu'elle pleura plusieurs fois, s'excusant de méfaits inexistants. Cela dura pour elle une éternité, et pour lui ce ne fut pas assez. Il aurait aimé avoir une vraie raison de la gronder, ou mieux : de la battre. Qu'elle reste dans le moule qu'il voulait lui faire, mais qu'elle en sorte pour la redresser à sa guise, encore et encore. Il aurait bientôt l'occasion de le faire, sans qu'elle ne puisse imaginer qu'il n'attendait que ça. Souvent, elle faisait pour lui le marché, et d'autres tâches quand elle avait du temps. Il lui gardait de distribuer l'argent, mais d'instincts, aucun misérable n'allait vers elle. Généralement, ils la remerciaient même quand elle ne donnait rien, car ils la connaissaient et savaient qu'elle donnait déjà ce qu'elle pouvait. Ce jour d'hiver, ce fut un peu différent. Une femme hurlait dans les rues pour demander la charité, un garçonnet mal vêtu accroché à sa robe, un enfant de deux ans dans les bras. Leurs haillons n'étaient pas suffisants pour braver le froid, à l'évidence. La jeune ondine, qui ne le ressentait presque pas, donna sa cape pour couvrir l'enfant inerte. Elle avait conscience qu'elle ne pourrait sauver toute la misère humaine, mais elle ne parvenait pas à détourner les yeux. Son cœur s'accrochait, résistait, face au monde qui s'oubliait lui-même dans ses galères. La pauvre inconnue pleura, expliquant qu'aucun médecin ne voulait soigner gratuitement, et qu'elle n'avait pas d'argent. L'enfant encore dans les bras, elle remarqua qu'il avait la gorge gonflée, le corps maigre, et des cernes incroyables pour un être si jeune.

« Je sais que mon petit frère va mourir, sanglota la femme. Mais je peux pas le laisser. Vous qui chantez si bien à c'qu'on dit, faites ça pour lui, mademoiselle Almerina ! »

Almira acquiesça, et de son expression la plus tendre, elle commença :

« La rêveuse aux doigts brûlés. »

Le temps s'arrêta. Colporteurs, passants, promeneurs, tous s'arrêtèrent près de la fontaine enneigée, autour de l'adolescente. Elle égara leur esprit, les transportant dans une transe tranquille et chaude, où aucun mal ne pouvait leur arriver. Ils étaient happés dans le foyer chaleureux qu'elle décrivit par les vers, confortablement installés auprès de la fillette du conte chanté, assistant à ses rêves enfantins qui se réalisaient. Un instant, ils retrouvèrent leur innocence, ils crurent de nouveau au miracle. Il s'en produisait un, d'ailleurs, dans le creux de ses bras ; étrangement, le bambin eût meilleure mine, sa gorge dégonfla. Elle aurait aimé l'observer plus longtemps, pour voir ce corps désormais plus endormi que mort, sauf qu'un archisuppôt du Roi des Thunes beugla :

« Ceux qui veulent l'entendre chanter doivent payer ! Circulez ! »

La foule fut dispersée, le sous fifre prit les courses d'Almira après avoir sauvagement récupéré sa cape, et lui indiqua de le suivre. L'inconnue ne put la remercier qu'en criant au loin, sans avoir vu que son petit frère était déjà guéri.

« T'es dingo ! reprocha le subalterne. Y t'a pas dit d'faire des spectacles gratuits, tu veux des problèmes ? !
- De là d'où je viens, nous ne connaissons pas la mort des jeunes enfants. En fait, il n'y a pas du tout d'enfant, nous aurions été heureux d'en voir gambader. Ici, il en meurt chaque jour, et personne ne leur dit au revoir, cela me déchire...
- Tu vas être déchirée pour de bon si le chef y sait !
- Alors ne dites rien, s'il vous plaît !
- Il sera p'tet déjà au courant, il surveille tout. Fais gaffe quand t'es dehors, c'est pas bon d'le foutre en rogne. »


Il marchait d'un pas rapide, elle devait presque courir derrière lui. Avant d'entrer, il lui balança sa cape pour qu'elle la remette et lui donna ses courses, la laissant sur le palier. La maison était plus accueillante depuis que des travaux avaient été faits, le froid hivernal ne perçait pas les murs. Elle rangea les courses silencieusement, sans se faire remarquer, comme à son habitude. Pour l'instant, elle était seule avec la bonne, qu'elle aida un peu en cuisine. En coupant des légumes, elle lui parla :

« Laurine, je suis désolée pour ton œil.
- C'est bon, j'y vois pas bien mais ça r'viendra.
- Tu m'en veux et je le comprends, mais j'aimerais faire quelque chose pour toi, s'il te plaît...
- Il va pas repousser ! Je suis bien emmerdée d'avoir une mauvaise en tout dans les pattes !
- Je veux juste essayer, cela ne sera pas long, je te le promets. »


Quand elle était fillette, il lui arrivait de guérir les blessures des nymphes, ou encore les siennes. Treemaël lui avait appris à soigner par l'esprit, en vue de ce qu'il disait être le grand avenir que le ciel dessinait pour elle, afin d'aider la Main de Dieu. Pour l'aider à se concentrer, il lui conseillait de chanter. Se remémorant ses souvenirs, et mettant de côté ses traumatismes, elle prit la main de la bonne, et chanta quelques notes improvisées. Un moment de bonheur flotta, accompagné d'un cri de joie de la part de la domestique, qui embrassait Almira, riant également. Elle l'étreignit affectueusement, oubliant que c'était un peu de sa faute si elle avait été blessée. Tout aurait pu bien se passer si le roi Thaddeus n'avait voulu mettre son grain de sel. Le soir au dîner, Almira ne dit rien. Elle avait peur de ce qui pourrait se dire, elle espérait qu'il ne saurait rien de ce qu'il s'était passé l'après-midi avec l'enfant. Il n'était pas toujours méchant avec elle, néanmoins il était continuellement mesquin et prenait un plaisir non dissimulé à la voir en peine. À la fin du repas, il lui montra un papier. Elle lisait lentement et ne comprenait pas tous les termes. Elle le regarda, attendant qu'il lui donne l'autorisation de parler. Quand ce fut le cas, elle demanda :

« Qu'est-ce donc ? Ici il est écrit que j'ai treize ans, mais j'en ai dix-sept... et je ne suis pas sûre de comprendre... Ma mère m'a confiée à... vous ? Je n'ai pas de mère...
- Ce papelard te place sous mon autorité,
répondit-il d'un air contenté. Là, c'est le tampon du préfet, qui dit qu'c'est bon pour lui. T'es sous ma tutelle pour quatre ans. »

Saisissant son front d'une main, Almira pinça sa lèvre tremblante entre ses dents pour ne pas pleurer.

« Monsieur, je vous en supplie, dit-elle à mi-voix. Ma famille me manque beaucoup, j'ai le mal du pays... Je vais mourir de chagrin si je reste là...
- Continue,
réclama-t-il d'un ton affreusement joyeux. »

Elle se mit à genoux, les mains jointes.

« J'ai fait tout, tout ce que vous m'avez demandé, par pitié... j'ai besoin de mes sœurs et de mon père...
- Tu ferais quoi pour ça ?
- N'importe quoi, pourvu que cela me rapproche d'eux !
- Redis le.
- Je ferais n'importe quoi !
- Comme être sous ma tutelle jusqu'à ta majorité ? »


Abattue, elle ne pleura pas pour autant. Il en avait envie et voulait la pousser à bout. Comme elle était encore à genoux devant lui, il l'attrapa par sa chevelure. Elle lui lança le regard qui l'avait tant excité peu après leur rencontre, déterminé et effrayé. Il tirait fort et elle avait mal, elle essaya de tenir ses mains pour les retirer, sans qu'aucune larme ne coula. La bonne arriva, desservant comme si rien de grave ne se passait. Les bruits de couverts étaient inhabituellement bruyants dans les oreilles de la petite chanteuse. L'ignoble tira plus fort, ne lui prenant qu'une inspiration de douleur, car elle étouffa son cri, et il la hissa jusqu'à la hauteur de son buste, pour lui faire lever la tête. Pour tenir, elle s'appuyait d'une main sur la cuisse de son agresseur. Enfin, il cracha directement sur sa bouche, regardant son méfait dans une délectation sordide. Il vit l'horreur dans les précieuses prunelles de l'ondine, mais il attendait les larmes. De ses paupières battantes, comme un papillon piégé, elles coulèrent sans bruit. Elle voulut essuyer ses lèvres souillées, ce que Thaddeus empêcha en lui prenant les mains.

« Je t'écoute. T'es prête à quoi pour ta famille ? »

On peut rarement être écœuré comme l'était Almira à ce moment. La salive tiède dégoulina sur sa bouche et son menton, la faisant pleurer davantage. Elle ne répondit pas, cette fois, et elle pleurait plus fort, gardant ses lèvres closes. Il l'assit de force sur ses genoux, léchant et mordant là où les larmes passaient, gardant ses mains d'une seule poigne. Tétanisée, elle priait au fond d'elle. Elle implorait ce Dieu qu'elle avait appris dans les livres, que les nonnes lui décrivait comme omniscient et omnipotent, et qui entendait les âmes désespérées. Soudain, on frappa fort à la porte principale : une urgence. Elle saisit l'opportunité pour partir à la pompe, frottant son visage avec les pans de sa robe, mais ni l'eau, ni ses pleurs, ne pouvaient effacer ce qu'il venait de se passer. Dans la nuit, elle supplia fort qu'on lui vienne en aide, n'importe qui, n'importe quoi ! Elle n'avait pas demandé le succès, les richesses, non. Elle voulait sentir l'herbe sous ses pieds, être habillée par l'ombre des nuages, avoir pour seuls ornements la pluie et les fleurs sauvages. Que pouvait-elle faire des rubis, des écharpes de soie, d'une foule admirative ? Elle hoqueta fort quand ses sanglots reprirent. Sous les étoiles, ses cheveux et ses vêtements finirent par se geler.  

En remettant les événements à plat, elle se demandait comment se sortir de là. Que le monde était vil et sale, se disait Almira. Elle voulait voir Énée, mais ignorait comment le contacter. Prendre la fuite... Qui l'aiderait ? À la Cour des Miracles, ils avaient tous peur du Roi des Thunes. Et elle était si singulière, si bizarre... On la remarquait vite. Néanmoins, elle était sûre de vouloir partir. Elle ne voulait plus d'humiliations, qui allaient en grandissant, plus de peur, de menaces... Hélas, ce ne serait pas pour aujourd'hui. Elle dut poursuivre les représentations, malgré son humeur fatiguée et la fièvre qui la prenait. Si seulement elle n'avait pas cassée la vaisselle... Si seulement elle n'était pas entrée dans ce bar... Si seulement la dirigeante avait été clémente... Mais cela aurait été impossible, car celle-ci avait flairé en Almira un potentiel qu'elle avait monnayé avec Thaddeus. Le jeu était truqué depuis le début.

Le printemps revint, bien qu'en dépit de toute la beauté dont il était capable, il ne pouvait pas décrasser la misère ou rendre son sourire à Almira. Le Roi des Thunes avait trouvé un généreux acheteur pour la virginité de sa Mignonne Vermine. Ce dernier avait tenu à l'anonymat, et avait du se battre contre les enchérisseurs. Toutefois, son identité ne fut pas difficile à démasquer : il n'était autre que le prince de Daïa. Cela déclencha chez Thaddeus une colère noire. Il falsifia les enchères et proposa la jeune femme à un de ses amis fidèles. Habillée en rosière, couronne de rose blanche en tête et robe légère de beau temps, elle s'était vu forcée d'attendre dans une chambre d'hôtel spécialement décorée pour l'occasion. On lui expliqua dans les grandes lignes ce qui allaient se passer, ce qui l'horrifia au plus haut point. Elle se refusa farouchement à l'homme qui lui fut présenté, un bon bourgeois, pas vilain mais pas respectable pour autant. N'étant parvenu à se satisfaire, ni par la force ni par la douceur, il abandonna quand il croisa le regard bleuté de la belle, et sans pourvoir expliquer son émotion, il se retira.

Elle fut immédiatement ramenée chez le Grand Coësre, en sa compagnie. Pendant qu'elle appréhendait ce qui allait arriver, il jubilait intérieurement de ce qu'il pourrait lui faire. Il s'enferma dans sa chambre, et jamais il ne lui parut plus grand. Avec le temps, il avait un peu changé ses habitudes vestimentaires, mais il demeurait gredin et mauvais. Il faisait tâche au milieu des peintures murales qu'avait faites Almira, généralement d'inspiration religieuse. Directement peintes sur les murs, sans cadre, elles bordaient aussi haut que la jeune femme l'avait pu avec un escabeau, s'étendant autour de la fenêtre et de la cheminée. Entre les anges, les nymphes et les saintes patronnes, la laideur morale du Roi des Thunes ne ressortait que mieux. Il commença par lui crier dessus, après lui avoir sommé de retirer son manteau et commencé à faire un feu.

« N'importe quoi, gamine. Tu as dit que tu ferais n'importe quoi pour voir ta famille.
- Je n'imaginais pas ce genre de... de service !
répondit-elle, motivée par la colère.
- Cet homme, que tu as refusé, a payé cher pour passer un moment avec toi ! Toutes tes dettes auraient été remboursées, et t'aurais eu d'l'argent pour ton voyage !
- Je sais que je ne vous dois plus rien ! Vous m'avez mise sous votre tutelle pour ça ! »


Un sourire tranquille sur sa méchante face, il montra la porte à Almira. Elle se regarda, observant sa robe blanche un peu courte, mais elle préférait encore s'en aller. Sauf qu'à peine eut-elle le temps de poser sa main sur la poignée qu'il la prit par sa robe et la tira par l'arrière, la faisant choir. Il s'assit sur le lit, la regardant, au sol, trembler de peur et de rage.

« Attends voir, sale gosse...
- Je vous déteste ! Je vous hais ! Vous êtes ignoble !
- Je sais c'que t'as fait pour l’œil de Laurine. J'te laisserai pas partir. Depuis que j't'ai vue, j'ai jamais eu l'intention de t'laisser filer. Lève-toi et ouvre le premier tiroir. »


D'un signe de tête, il lui montra le chiffonnier qui avait été installé dernièrement, près de sa coiffeuse. Elle était naïve, mais elle n'était pas bête : elle s'attendait à un mauvais tour et le redoutait. Contrainte par la peur, elle s'exécuta et trouva différents outils qu'elle ne connaissait pas, dont des fouets, des martinets, et celui qu'il lui demanda, qu'elle l'avait vu utiliser sur la bonne assez souvent ; la badine. Elle referma le tiroir et refusa. Elle secoua sa tête, souhaitant que cela l'extirperait de son cauchemar éveillé.

« J'te jure qu'tu vas y passer. Mieux tu m'écoutes, moins t'auras mal. »

Et, malheureusement, c'est ce qu'il fit. Rien de ses supplications et de ses pleurs ne l'arrêtèrent, les faisant cesser par un bâillon improvisé. Le répugnant personnage n'en était que plus émoustillé, prenant plus de plaisir à la voir résister et se débattre, frappant partout où la peau était exposée. Plus elle avait mal, plus il était content. Les envies qu'il avait refoulées jusqu'à présent s'exprimaient de bon gré et, éventuellement, selon la résistance de la martyr. Il exigea qu'on lui apportât son fer, qui consistait en une tige soutenant un T calligraphié, surmonté d'une couronne. Le sous fifre qui s'en était chargé dut rester pour maintenir Almira, dont le calvaire était déjà trop avancé pour qu'elle en endure davantage. Thaddeus le savait, ce qui lui faisait savourer d'avance le moment, pendant qu'il faisait chauffer le fer dans la cheminée. La vue du sang, du corps exténué, de sa tête angélique, qui plus est entourée de ces peintures bienveillantes, renforçait le délire malsain qu'il se représentait.

Demandant à son subalterne de soulever la robe, afin que la cuisse laiteuse de la jeune femme soit en vue, il approchait, ayant auparavant libérée sa bouche pour l'entendre crier lorsque le fer serait sur sa peau. Sous le regard des anges picturaux, il blasphéma la vulnérable innocence. Mais ce cri ne franchit pas le pas des lèvres d'Almira. Il fut pour le ciel, pour la madone souriante de la table de chevet, et pour les nymphes immobiles des murs de sa chambre. Elle ne supporta plus la douleur et s'évanouit. Quand à lui, il regardait les draps salis par le sang, la robe blanche décorée des mêmes effets, puis la faible jeune fille. Tant pis pour l'argent, il avait assouvi un de ses plus profonds désirs. Il frémit d'excitation en caressant les blessures fraîches sur le dos et les cuisses de sa victime, palpant sa chair pâle avidement, retraçant la marque laissée par le fer. Son sous fifre cacha son effroi, alors que ce n'était pas ce qu'il avait vu de pire... Ce qui le perturbait, c'est que pendant l'extase du Roi des Thunes, il aurait juré avoir vu les anges s'énerver.

Ce fut moins amusant quand elle en tomba malade. Certaines plaies cicatrisaient mal et risquaient de s'infecter gravement, elle en avait de la fièvre, et à force d'avoir tant hurlé, elle n'avait plus de voix, sa gorge était douloureuse. On dut faire venir un médecin, enfin quelqu'un de gentil et de prévenant, qui n'était pas sous l'emprise de la Cour des Miracles. Il demanda, par esprit de professionnalisme, à ne voir qu'Almira, seul à seul. Il nettoya les blessures et lui administra un anti-douleur, avant de se confier à elle d'un ton compatissant et paternel, très bas aussi, pour ne pas être entendu.

« Je comprends, mademoiselle, la difficulté de votre situation, mais de tels traitements sont illégaux. J'ai bien de la peine à vous voir maltraitée. Souhaitez-vous que j'en informe la milice locale ? »


Elle fit non de la tête, pleurant chaudement et silencieusement.

« Il y a des amis, chuchota-t-elle, prise par les sanglots. Le préfet, il le connaît. »

Il fut ému par la peur et l'impuissance de la jeune fille, qui aurait pu être son enfant, au point d'avoir des larmes à son tour. Elle prit la main du médecin, traçant dans la paume de celui-ci le nom du seul qui pourrait peut-être l'aider : Énée.

« Je ferais tout mon possible, affirma-t-il. »

D'une voix plus forte, pour faire comme si la conversation avait duré et qu'elle prenait fin, il s'écria, en sortant des flacons de sa malle :

« Cette lotion sera pour nettoyer les plaies, ce sirop calmera vos douleurs et ceci vous aidera à cicatriser. Pour votre gorge, reposez votre voix, et ce médicament préviendra que cela empire. Prenez soin de vous jeune fille.
- On vous doit combien ?
questionna Thaddeus qui revenait.
- Comme c'est la Lieutenante des Cœurs, disons que je la remercie de m'avoir dérangé, monsieur. N'hésitez pas si elle a besoin de plus de médicaments. Je reviendrais la visiter pour suivre son état.
- C'est généreux de votre part, docteur, mais on aura plus b'soin d'vous. Bon vent. »

Cette suite de désastreux événements semblaient ne jamais connaître de fin. Almira restait, cependant, digne et fidèle à son cœur. Cela lui était facile, car elle n'avait pas de méchantes mécaniques dans son esprit. Elle était naturellement bonne et avait une sincère empathie. Elle n'en voulait pas à Laurine par exemple, elle comprenait sa peur, et préférait qu'elle soit témoin plutôt qu'une victime de plus. De même, elle n'en voulait pas à tous ceux qui savaient, comme Prudence, qui avait déjà vu l'adolescente se faire humilier et insulter. Les vices des gens n'étaient pas insensés. On pouvait les qualifier d'absurdes, mais pas insensés. Almira faisait la différence entre ce que voulaient faire les gens et ce qu'ils devaient faire pour leur survie. Au fond, elle ressentait de la peine à leur égard, ils n'étaient que les esclaves d'une machinerie sadique et grotesque.

Elle fut longtemps malade, le Roi des Thunes se désintéressa d'elle, ce qui était une chance. Il n'appréciait pas sa mollesse, sa fatigue, non ! Il voulait la voir à sa merci après avoir combattu. Il voulait la dresser d'abord, l'écraser ensuite. Elle se rétablissait très lentement, elle n'arrivait plus à chanter. Trop affaiblie, elle reçut pourtant des colis de ses admirateurs, accompagnés de nombreuses lettres. Cela lui fit un peu plaisir, sauf que ce n'était pas suffisant pour lui faire oublier cette année cauchemardesque. Heureusement, il lui arriva quelque chose de bon, et on pouvait dire que ce n'était pas trop tôt. Jusque là, elle n'avait pu être que l'instrument de l'égoïsme, du sadisme et de la perversité. Le destin allait enfin lui faire voir des cieux plus bleus dans ses yeux d'azur...

Sans que l'on s'y attende, il y eût de lourds contrôles et la milice du roi fit une descente dans la Cour des Miracles et ses alentours. Dans cette agitation tout de même violente, le prince Énée réussit à se rendre jusqu'à elle et à l'escorter, ayant suivi les indications du médecin. Cette grâce salvatrice n'était pas seulement due à cet homme bon et généreux ; le roi de Daïa avait prévu de faire la guerre au Roi des Thunes depuis l'augmentation de la criminalité et les plaintes des pauvres gens. Mais qu'importe, cette bouffée d'air était bonne à prendre, surtout pour Almira qui en avait bien besoin. Elle vécut recluse dans le château, redevenue solitaire comme autrefois. Hantée par ses cauchemars, que ses cicatrices et sa marque lui rappelaient sans cesse, elle ne savait pas où se cacher. Un songe, pire que les autres, ressortaient du lot, chanté par la voix profonde de Treemaël. Ce qui était étrange, c'est qu'il n'avait aucun rapport avec Thaddeus. Il était au début abstrait, confus, entrecoupé des souvenirs à la Cour des Miracles. Elle voyait un homme sombre, recouvert de bandages, dont le regard améthyste n'annonçait rien de bon. C'était néanmoins un ange, elle en était certaine, car il avait des ailes noires comme une nuit sans lune, et qu'il ne semblait pas mal faire. Le rêve était effrayant, mais le protagoniste n'était pas mauvais. Il agissait, purgeant le mal, et il détruisait tout sur son passage. Quelques fois, Almira retenait sa main, ou elle posait son front contre le sien, et tout s'arrêtait. Dans ce fond destructeur, elle ne trouvait pas de cohérence, bien qu'une fois elle entendit : « retrouve la Main de Dieu ».

Un matin, Énée vint à elle, un sourire triste aux lèvres. Il était de plus en plus beau, surtout dans ses habits princiers. Il n'avait pas eu beaucoup de temps à consacrer à sa jeune amie, mais cette fois il pensait qu'il devait tout faire pour la prévenir :

« Thaddeus a été jugé coupable. Il sera torturé sur la grande place à la fin de la journée. On peut y assister si tu le désires.
- Il a commis de nombreux crimes... c'était quelqu'un d'atroce... mais je ne serais pas consolée en le voyant souffrir, au contraire.
- Je crois qu'après ce qu'il t'a fait, et ce qu'il a fait à beaucoup de gens, ce n'est pas encore un châtiment juste.
- C'est ton avis. Du miens, je ne veux pas être responsable. Je lui pardonne, au moins il ne souffrira pas par ma faute.
- Le médecin m'a dit, Almerina... pour tes cicatrices... ne t'efforce pas d'être bonne pour lui, il t'a arnaquée, mutilée, séquestrée, intimidée et... pire peut-être !
- J'accorde mon pardon à cet homme, car cela m'aide et l'aidera aussi. C'est difficile, mais une part de moi s’apaise, la colère s'éteint.
- Je l'aurais tué si je l'avais trouvé avant les autres ! Comment a-t-il pu te faire cela, à toi ? Tu m'as sauvé, et depuis tu as tant enduré...
- Mais il n'était qu'un parmi d'autre ! Chacun est capable de commettre des abominations ! Nous ne naissons pas égaux, je suis bonne parce que j'ai eu une famille aimante, j'ai eu les nonnes, je t'ai eu... Lui, qu'a-t-il eu ? À quel point pouvons-nous condamner un homme sans se prendre pour Dieu ? Si moi, victime, je lui pardonne, qui est libre de faire justice à ma place en exposant ses torture ? »


Pour le jeune prince, elle était aveuglée par son optimisme naturel. Son regard se perdit dans l'horizon azurée des yeux d'Almira.

« J'aime ta façon de vouloir me protéger, lui dit-elle en souriant. Je ne sais rien de plus réconfortant à Daïa. Accepte mon choix, que tu le comprennes ou non.
- Non ! Non ! Je suis aussi coupable que lui, je l'ai laissé faire ! J'aurais pu t'aider et... »


Il s'agenouilla, entourant les jambes d'Almira de ses bras et pleurant dans ses vêtements.

« C'est tout ce que je peux faire pour ton pardon ! Si tu l'excuses, alors je n'aurais jamais servi à rien pour toi !
- Ne diminue pas tes actions, mon petit prince,
répondit-elle en lui caressant les cheveux. Tu me souhaites le bonheur, qu'y a-t-il de mieux ? Tu veux m'aider à réaliser mes rêves, tu ne renies pas qui je suis ! N'est-ce pas l'essence de l'amitié ? D'une relation saine et bienveillante ? »

Il secoua négativement sa tête dans la robe, à présent froissée. Se remémorant une courte prière apprise au couvent, elle murmura pour Énée :

« Seigneur, quelle que soit l’épreuve, donne-nous de croire toujours que la grâce est plus forte que l’épreuve. »

Dans la soirée, le Grand Coësre fut supplicié quand même, car chez les hommes le pardon n'est pas forcément suffisant. La vengeance a une voix plus forte, et, assistée par la colère, la foule échauffée, la persécution peut être d'une cruauté qui éloigne de la civilisation. Mais le vil personnage avait des adeptes, qui voyaient en lui le défenseur de la plèbe, sans compter ses alliés. Sur des notes de lute sociale, une révolte populaire éclata, ce qui lui permit d'être sauvé. Ce fut un combat barbare entre les belles armées disciplinées de Daïa, et la populace enragée. Même les femmes et quelques enfants participèrent, la dégénérescence fut totale. En compagnie du prince, elle tenta de se réfugier, mais ils furent capturés par les archisuppôts du Grand Coësre. Ce n'était pas encore l'apothéose du désespoir, le cygne était loin de chanter. Le peuple en colère avait prit le dessus sur la noblesse et la bourgeoisie, qui devait subir les jugements de sauveur factice. Faite prisonnière, Almira ne sut jamais ce qu'était devenu Énée une fois qu'ils furent séparés. Elle fut forcée d'assister au tribunal macabre de Thaddeus, enchaînée par un boulet, près de lui. À la hâte, les têtes tombèrent, les corps étaient meurtris en guise de sanction. La justice populaire se repaissait goulûment, telle une truie se roulant dans la fange de l'humanité. Durant des jours, l'air empesta la chair brûlée. La jeune ondine n'avait jamais compris l'idée de l'Enfer, pourquoi serait-il nécessaire, n'était-il pas trop sévère ? Face au spectacle infernal, elle se répondit que les hommes se faisaient déjà leurs propres supplices, ils se condamnaient sans compassion.

L'immonde Roi des Thunes choisit, dans une ironie complaisante, d'élire domicile dans une église. Pendant qu'il dînait sur l'autel des sacristies, en présence d'une statue grandeur nature d'une vierge à l'enfant, il exposa quelques unes de ses vilaines illuminations à Almira, encore choquée. Voyant qu'elle était distraite, il lui parla :

« Le monde est fait comme ça. Les gens sont pourris d'l'intérieur.
- Vous exploitez leurs sentiments à mauvais escient,
répliqua-t-elle.
- Non gamine. Toi aussi tu peux être pourrie.
- Je le peux. Seulement, j'ai foi en un meilleur avenir. »


Il lui servit du vin et fit de même pour lui.

« Trinquons à ça, dit-il en dévoilant sa dentition. »

Elle observa un moment son verre, sans y toucher.

« Je n'en ai pas besoin. Je vous ai déjà pardonné, monsieur Thaddeus. Je vous pardonnerai autant que cela soit nécessaire, et je prierai pour le salut de votre âme.
- Pourquoi qu'tu ferais ça ?
- Mon père m'a dit qu'elles se valaient toutes, que nous méritions tous d'être aimés. »


La folie passa dans les yeux du Roi des Thunes, contrastant avec la tranquillité de son interlocutrice. D'un bon, il se leva, empoigna sa gorge frêle dans ses mains haineuses, et la plaqua aux pieds de la statue. Elle essayait d'écarter les doigts, qu'il desserrait en riant, pour la laisser reprendre son souffle. Elle en avait les yeux rouges, qui se remplissait de larmes.

« Vas-y ! beugla-t-il d'un rire gras. Prie !
- Salve... Regina... mater misericordiæ...  »


Pour ne plus voir le visage endiablé de Thaddeus, elle leva les yeux, vers la vierge souriante et son fils dans les bras.

« ... vita... dulcedo et... spes nostra... salve... »

Demeurant dans son délire, il coucha Almira, la gardant sous son emprise, sur la table.

« T'arrêtes pas ! exigea-t-il.
- Eia ergo... Advocata nostra.. illos tuos miseri... cordes... »

Sans s'arrêter de l'étrangler, il palpa son sein. Elle ne le voyait plus, elle regardait la vierge dans les yeux. Elle récitait ce qu'elle avait retenu du couvent, repensant à sa famille d'adoption, à la beauté du monde. Elle s'évadait. Les yeux de marbre la fixait, aussi paisibles et qu'indifférents.

« ... oculos ad nos converte.... »

Soudainement, l'étreinte sur sa gorge se défit, le corps du bourreau tomba sur elle puis atterrit sur le sol. La garde royale était arrivée, Énée à sa tête, équipé d'un fusil. La balle atterrit en plein dans la tête du Grand Coësre. Almira rendit le sourire de la vierge, sans avoir conscience de ce qu'il se passait. Elle avait été entendue, son appel à l'aide ne fut pas ignoré. Il ne l'avait jamais été, d'ailleurs. On dit qu'un ange descendit du ciel, le Manteau de Plumes à la main, et l'offrit à la jeune martyre afin qu'elle s'envole. Lorsque la nuit tombe, la louange doit se faire aux âmes rêveuses.

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